Recension
Pour www.librairiecatholique.com
Michela Fontana dit modestement : “mon métier est celui de la vulgarisation scientifique”. Soit ! Le livre qu’elle nous donne est destiné au grand public. Mais quelle culture scientifique il suppose ! Elle est diplômée en mathématiques, historienne des sciences et a vécu quatre années en Chine. Sa bibliographie, son index et les “remerciements” qu’elle adresse à diverses personnalités (y compris à son mari) révèlent l’ampleur et le sérieux de sa documentation. Il ne fallait rien de moins pour retracer avec compétence la biographie d’un personnage formé par la Compagnie de Jésus à une époque où son dynamisme lui permettait de recruter de jeunes hommes dont elle faisait à la fois des théologiens et des savants de haut niveau, avant de les envoyer, sans esprit de retour, au risque des naufrages et autres dangers de très longs voyages, évangéliser des pays fraichement découverts et encore largement inconnus.
L’Italien Matteo Ricci a trente ans quand il arrive à Macao après un voyage de plus de trois ans. Il est à la porte de la Chine où il n’est pas facile d’entrer vu la xénophobie des autorités locales. Il sera le premier européen à y pénétrer par voie de mer, alors que, par voie de terre, des Nestoriens, dans les débuts du christianisme, et 300 ans auparavant, Marco Polo y étaient parvenu. Lorsqu’il y meurt en 1610, à l’âge de 57 ans, il est le docteur Li Madou, protégé de l’empereur, entouré de douze autres pères jésuites et de huit frères coadjuteurs et novices chinois, responsables de quelques 2000 conversions, dont plusieurs notables de haut rang : maigres résultats, vus de Rome. Mais ils sont solides, selon Ricci, qui estime avoir labouré pour ses successeurs, la terre aride d’une nation fière de sa civilisation, dont les modes de pensée sont profondément différents de ceux de l’Occident, ce qui lui a posé de très difficiles problèmes de traduction, le choix des mots chinois aptes à évoluer vers un sens occidental étant particulièrement délicat. Ces conversions, sont le fruit de 27 ans d’un patient travail d’ “acculturation” : Ayant appris “sur le tas” le chinois non seulement oral mais écrit, mémorisant la multitude des caractères, il est devenu capable non seulement de soutenir la conversation avec les lettrés, et de les étonner par sa bonne connaissance de la pensée de Confucius, mais d’écrire en chinois des traités qui sont des succès. Il intègre les codes de politesse nécessaires pour se faire accepter dans les différentes villes où il s’installe dans sa lente progression vers Pékin. Sa méthode est de mettre au service de l’évangélisation des connaissances scientifiques occidentales inconnues des Chinois, notamment en matière de mathématiques, d’astronomie et de révision du calendrier, et de faire le tri entre ce qui, dans la pensée chinoise lui paraît compatible ou incompatible avec le christianisme. Il considère le confucianisme, idéologie officielle du pays, comme une simple philosophie compatible sur bien des points avec la morale chrétienne et les cérémonies à la mémoire des ancêtres comme purement “civiles” et non religieuses. Par contre, il exige des candidats à la conversion de renoncer à la polygamie et de faire un choix radical à l’égard du taoïsme et surtout du bouddhisme, qu’il semble mal connaître, et de brûler ce qu’ils posséderaient de textes et d’images de ces deux religions.
Totalement disponible aux visiteurs curieux des choses de l’Occident, il réussit à équilibrer les temps de la prière, des relations sociales, et du travail scientifique et technique. Car ce théologien, ce moraliste, ce savant est aussi un technicien capable non seulement de réparer les horloges occidentales qui sont, avec les prismes réfractant la lumière, des cadeaux hautement appréciés, mais aussi de construire des globes terrestres ou célestes, et de réaliser des cartes du monde qui révèlent aux Chinois les fruits des explorations occidentales, tandis que les récits et correspondances des Jésuites faisaient découvrir les réalités chinoises à l’Occident.
L’œuvre de Ricci a été partiellement ruinée en 1715 par l’interdiction des “rites chinois”, notamment du culte des ancêtres, par un pape mal informé des réalités chinoises. L’évangélisation du pays en a été ralentie mais non tarie. Le souvenir de Ricci a été conservé en Chine où il est officiellement vénéré, au moins en tant que savant. Le petit cimetière jésuite concédé par l’empereur Wanli, où s’élève la stèle de son tombeau, aujourd’hui enclos dans une cour du “collège administratif”, a subsisté à travers guerres et révolutions et reçoit toujours de nombreuses visites.
Jacqueline Picoche