Présentation de l'éditeur
Marguerite Bonnevay est une pionnière inconnue de la BD. Elle a imaginé les aventures de l'irrésistible Tante Chinoise en 1894, cinq ans seulement après la création, par Christophe, de La Famille Fenouillard, considérée comme la première bande dessinée française. Le plus extraordinaire, c'est que Marguerite a douze ans lorsqu'elle invente l'histoire de Tante Chinoise. En vacances dans le Var, à Gonfaron, elle trouve son inspiration auprès des habitants du village. Ses dessins et leurs légendes dénotent un sens de l'observation et un humour caustique peu communs à cet âge, mais témoignent aussi d'un vrai talent artistique. Soixante ans plus tard, Marguerite Jungerman, sa nièce, étudie aux Beaux-Arts en compagnie de David Perlov, hébergé par sa famille. Elle lui montre les dessins de Tante Chinoise, reçus en héritage. Impressionné par le talent de Marguerite, le jeune homme décide d'en faire un film. Une souscription est lancée. Jeanne Moreau, Claude Olivenstein, Vieira Da Silva, ou encore Czeslaw Milosz et Calder, fascinés par les dessins, permettent au projet d'aboutir. Tante Chinoise et les autres devient ainsi le premier film de David Perlov. Jacques Prévert en a écrit le prologue et Germaine Tailleferre, composé la musique. Conservé dans des archives, ce court métrage de dix-sept minutes, plein de poésie, n'a été projeté qu'à de très rares occasions, dont la rétrospective Perlov du Centre Pompidou en 2005.
Recension
Pour www.librairiecatholique.com
En 1903, la tuberculose emportait Marguerite Bonnevay dans le royaume de Celui qui a dit : “Laissez venir à moi les petits enfants”. Elle avait vingt et un ans. Le temps n’était pas loin où, sur ses douze ans, elle avait occupé des vacances passées dans le village varois de Gonfaron à emplir de grandes feuilles de papier de dessins coloriés au dessous desquels elle écrivait, de sa belle écriture de bonne élève appliquée, un titre ou un petit commentaire, comme l’avait fait, quelques années plus tôt, Christophe, dans sa Famille Fenouillard, la première en date des BD. Ce ne sont pas des croquis. Marguerite n’a pas appris à dessiner. Ce sont des bonshommes et des bonnes femmes comme en dessinent tous les enfants. Mais Marguerite n’est pas une enfant ordinaire ; ses dessins non plus. Ses bonshommes ont des attitudes criantes de vérité et des détails malicieusement observés les rendent cocasses. Ces dessins, pieusement conservés par sa tante, qui n’était pas chinoise mais bien française, intéressèrent suffisamment tout un groupe d’artistes, dont Jacques Prévert, Milosz, Germaine Taillefer, Jeanne Moreau, pour que le cinéaste David Perlov, en 1956, en tirât un court métrage dont la diffusion resta confidentielle. Aujourd’hui, c’est une arrière-petite-nièce qui publie ce surprenant album.
Marquerite a les yeux, les oreilles et l’esprit bien ouverts et elle a le sens de la langue. Les noms qu’elle invente pour ses personnages sont à eux seuls tout un poème : on y trouve un cortège de dames en –ette : Reniflette, Piperette, Toupinette, Guignolette, Badinguette, et même Ricouquette, surnom occasionnel de la Tante. On rencontre Miss Menusette, Miss Gigu, Miss bas blancs et Monsieur Noeud Bleu, la mère Tripotatibus, Mademoiselle de Brigaska, Madame Doralice Palmon , Crépin Pistolet Méa, Pacôme Martellus, Dorien Marceau, Esdras Toyakof, et puis Perruche grise, Grippe-sous, cœur d’artichaut etc. Les plus simples sont Thomas et Apollonie , la boulangère Pélagie Collatin, Brigitte qui vend du beurre, Dorothée Coco et son ami Bibi.
Quant au qualificatif de “chinoise” il doit signifier dans l’imaginaire de cette petite fille (qui n’ignore pas l’existence de la ville de Pékin) quelque chose comme “extraordinaire” et il est vrai que de dessin en dessin se précise la figure d’une femme autoritaire, imposante, et importante qui dirige l’armée du salut, la communauté des Pompières et celle des écrevisses, préside bals et conférences, sans parler de quelques habitudes archaïques comme un “bain annuel”.
Tout ce petit monde figure dans des images complexes à plusieurs personnages représentant de petites scènes décousues qui ne constituent pas une “histoire” même si quelques unes se suivent comme les amours de Thomas et Apollonie, leur mariage et l’accident qui marque le retour de leur voyage de noces. Scènes de la vie gonfaronaise ? Peut-être pour “le grand corso carnavalesque”, pour l’histoire de l’âne volant, élément, paraît-il, du folklore local. Pour le reste, on pense plutôt à l’illustration de souvenirs d’une vie urbaine (la famille résidait à Lyon) , car enfin, on peut douter qu’une troupe de l’armée du Salut fut présente l’été, “faisant l’exercice”, dans ce village provençal, et il est certain qu’il n’y a jamais eu d’évêque à Gonfaron. Elle semble illustrer aussi des bribes de conversations d’adultes qui ont frappé ses oreilles et sont restées dans sa mémoire : “Le pasteur protestant et sa nichée”, “un bel échantillon du sexe féminin” ne sont pas du vocabulaire d’enfant.
La joie de vivre d’une petite personne dont la vie fut si courte est évidente. Elle rit de tout, mais surtout des personnages importants, suffisants, comme “son éminente altesse don Pierrot Louis-Philippe de Gargantua promenant sa majesté imposante aux halles centrales”. Sans le savoir – ou en le sachant puisqu’elle fait ses études dans un couvent où elle est pensionnaire – elle est d’accord avec la Sainte Vierge qui “magnifie le Seigneur” parce qu’ “il a dispersé les superbes pleins de pensées orgueilleuses et exalté les humbles”. Si elle avait lu l’histoire de la vie de Sainte Thérèse de Lisieux, elle aurait sans doute aimé le passage où, pas prétentieuse pour deux sous, elle se compare à une balle offerte au Petit Jésus pour qu’il joue avec. Sur deux dessins, des gens quittent ce bas monde et s’envolent vers le Ciel : Tante Chinoise dans une montgolfière, emportant le drapeau tricolore vers “l’exposition de Pékin”, et “maître Bourricot”, l’âne volant, qui entraine à sa suite, agrippés à sa queue la mère Tripotatibus et Cœur d’Artichaut qui en perd ses souliers !
“Si vous ne devenez semblables à des petits enfants, dit l’Évangile, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux”. Ce livre n’est pas pour les enfants, qui ont besoin de BD plus lisibles et plus actuelles et qui n’ont rien à faire des commentaires de l’éditrice. Mais il réjouira les adultes qui ont gardé un cœur d’enfant.
Jacqueline Picoche